Société de Thanatologie
HOMMAGE A CHRISTIAN BIOT



1932 - 2015

Profession de foi de Christian
"Je crois comme héritier de l'église catholique et comme membre du clergé de Lyon. Je crois en Jésus comme révélateur de Dieu et donateur de l'Esprit Saint. Sa résurrection n'est pas la reprise de ses boyaux et de ses viscères à partir de je ne sais quel tombeau. Elle est cette insaisissable présence vivifiante dans les plus pauvres et dans ceux qui se réunissent en son nom. Je ne trouve pas la résurrection hors de la foi et de l'espérance de ceux qui cherchent, aujourd'hui, à donner un sens à leur vie et qui luttent pour des relations plus fraternelles. Un ressuscité voguant seul quelque part entre ciel et terre, entre ici-bas et au-delà ne m'intéresse pas. Un ressuscité comme germe d'un corps de l'humanité qui se construit à travers l'histoire par chaque geste de dépassement de soi, par chaque mise à mort de la violence, de la haine, du mépris, de l'exclusion, cela m'intéresse. Le Christ ressuscité n'a pas d'autre visage que celui des pauvres.
J'essaie d'accepter ma finitude et de ne pas attendre un au-delà individuel. La vie éternelle, j'en ai vécu des parcelles dans mon existence terrestre et cela doit suffire".

Christian Biot - 27 juin 2001

Notre ami Christian Biot a quitté ce monde le 2 janvier 2015. De Lyon où il résidait, il nous envoyait souvent des messages pour dire combien il était désolé de ne pas se joindre à nous, pour les conseils d’administration de la société de thanatologie. Il n’était pas venu en effet depuis 2012 et nous manquait beaucoup. C’était un homme souriant, chaleureux, très participatif. Généreux, créatif et original, il n’hésitait pas à apporter des idées anticonformistes. Depuis les années quatre-vingt, Christian Biot était aumônier à l’hôpital psychiatrique du Vinatier à Lyon. L’accompagnement de malades chroniques l’avait conduit à proposer, au sein même de cette institution, des funérailles à tous. Il offrait ainsi aux familles qui le désiraient, une cérémonie civile, sans référence obligatoire à la foi chrétienne ou à une appartenance religieuse.

Lorsqu’il rapportait dans le détail une de ces cérémonies (comme dans
Des rites humains autour de la mort, écrit en 2011), il insistait sur la proximité avec le défunt. Il respectait fondamentalement ce que nous aurions pu appeler des «gestes anecdotiques» mais profondément pensés par les familles ou les amis. Pour lui, il s’agissait d’étapes fondamentales du rituel qui était réinventé à chaque fois. Ces roses, ces petits anges, cette nappe brodée, cette écharpe posée sur le cercueil, toutes ces «choses» s’additionnaient alors en une une approche symbolique de l’accompagnement désiré pour le défunt. Christian Biot, après la célébration d’une centaine de cérémonies civiles, avait une expérience qui lui permettait de questionner les communautés funéraires et spirituelles. La reconnaissance des accompagnants sans statut ou encore la cohérence de cérémonies nourries parfois d’interventions spontanées et relativement informelles, nous a longtemps fait réfléchir par exemple.

Co-fondateur de l’association L’autre Rive en 1990, Christian Biot intervenait dans de nombreuses formations de la société de thanatologie, il était membre du Comité national d’Ethique du Funéraire et militait pour que les rites funéraires dépassent les hommages religieux. Depuis 1986, il écrivait régulièrement dans Études sur la mort. Il a tenu à nous livrer ses contributions jusqu’en 2012. Il était l’auteur ou le co-auteur de trois ouvrages. Nous vous rappelons ici même les publications de Christian, car nous le savons, ce sont ces écrits qui permettent de conserver le dialogue avec les défunts, dans une dynamique qui montre la richesse de ces textes qui, bien que «finis», ne laissent jamais la pensée s’arrêter de résonner en nous. Merci à toi Christian.

Marie-Frédérique Bacqué, Présidente de la Société de Thanatologie.
Je remercie Cristina Suanes de la Société de Thanatologie d’avoir reconstitué la bibliographie de Christian Biot.

Bibliographie

Biot C, Maillard C, (2012) L'adieu
à un proche. Propositions de cérémonies civiles, Paris, Les éditions de l’Atelier.
Biot C (2009),
Faut-il faire son deuil? Perdre un être cher et vivre, Paris, éditions Autrement.
Biot C (2006),
La cérémonie des obsèques. Adaptée aux convictions de chacun, Paris, Les éditions de l’Atelier.
Biot C (1993),
La célébration des funérailles. Propositions et perspectives, Paris, Desclée de Brouwer.

Articles écrits par Christian Bi
ot dans la revue Études sur la mort


Études sur la mort n° 140 - mars 2012: “Les rites de mort non religieux”,
Des rites humains autour de la mort.
Études sur la mort n° 137 – octobre 2010: «Les morts dans la ville»,
Hommage au docteur Michel Hanus. Des funérailles en milieu urbain.
Études sur la mort n° 136 – mars 2010: «Le cimetière»,
Éditorial: Invitation aux voyages. Morestel, la cité des peintres.
Études sur la mort n° 134 – mars 2009: «Les mots de la mort»,
Quels mots pour les obsèques?
Études sur la mort n° 133 – septembre 2008: «Le comité national d'éthique du funéraire»,
Des célébrations civiles. Se soucier de la qualité du geste.
Études sur la mort n° 132 – Mars 2008: «La crémation»,
Après la journée sur la crémation.
Études sur la mort n°131 – Novembre 2007: «La mort, le deuil, le suicide à l'école»,
Le dernier souffle.
Études sur la mort n°130 – avril 2007: «Mourir pour tuer: les kamikazes»,
Blandine de Lyon. Les places du cadavre.
Études sur la mort n°127 - Novembre 2005: «Le deuil après suicide»,
Des funérailles pour les suicidés. Accueillir et célébrer.
Études sur la mort n°125 - Novembre 2004: «Le monde des funérailles»,
Des funérailles au quotidien.
Études sur la mort n°121 - Octobre 2002: «L’avenir de la mort»,
De nouvelles expressions de l’expérience spirituelle.
Études sur la mort n°114 - Décembre 1998: «Rites et Rituels»,
Réflexions sur des célébrations de funérailles civiles.
Études sur la mort n°103/104 - Décembre 1995:
Séminaire:“Deuil et Accompagnement”, L’Autre rive.
Études sur la mort n°77/78 - Avril 1989,
Les funérailles de Martine.
Études sur la mort n°66-67 - Juillet 1986,
Quelques enjeux de la célébration des funérailles.

Christian Biot 21 avril 2011


Claude Bersay et les membres du comité de rédaction de la revue ‘Etudes sur la mort’

Chers amis,
Je réponds volontiers à votre proposition et je vous envoie ma rédaction. Celle-ci n’est pas une étude générale sur le développement de rites civils ; c’est hors de ma compétence. C’est plutôt une réflexion à partir de l’expérience à laquelle j’ai participé.

Études sur la mort n° 140 - mars 2012: “Les rites de mort non religieux”, Des rites humains autour de la mort.

Des rites humains autour de la mort
(ou bien)
Des cérémonies civiles, écho d’une pratique
(ou encore)
Ne le laissez pas partir seul

Depuis les années 1975, j’ai été préoccupé par les rites funéraires qui entourent le décès d’un être humain. Cette préoccupation, vécue d’abord au sein de l’Eglise Catholique, a été soutenue par des rencontres avec Louis Vincent Thomas et des membres de la Société de Thanatologie. Elle a pris un essor nouveau lorsque l’évêque de Lyon m’a demandé de créer une équipe susceptible d’intervenir dans les centres funéraires et les crématorium de l’agglomération. S’y exprimait une demande de rites chrétiens par des familles qui n’avaient pas un lien géographique précis avec l’Eglise catholique mais qui voulaient assurer un accompagnement rituel chrétien de leur défunt soit pour respecter la démarche croyante de celui-ci, soit pour trouver pour eux-mêmes un socle rituel dont ils avaient l’habitude. Par ce rituel pouvait s’exprimer une démarche de foi personnelle, quelquefois parfois hésitante, comme un besoin plus social d’être inscrit dans une tradition où les rites religieux représentent une sorte de recours dans la peine. Assez vite cette demande s’est élargie et l’équipe, constituée en 1990 et nommée l’Autre Rive, a été sollicitée aussi pour accueillir des familles qui désiraient une cérémonie civile, sans référence à la foi chrétienne ou à une appartenance religieuse : « Pouvez-vous recevoir une telle demande ? Pouvez-vous accompagner ces familles jusque dans la réalisation concrète de la cérémonie ? » Or ces questions, je les avais déjà entendues en 1980 alors que j’étais aumônier à l’hôpital psychiatrique du Vinatier à Lyon : la mort de pensionnaires qui avaient souvent passés de nombreuses années dans cet établissement suscitait le besoin de poser des rites funéraires en respectant les appartenances religieuses ou, souvent, en respectant l’absence de telles références (1).

Trois récits de cérémonies.

Pour Charles (par un membre de l’Autre Rive)

Je reçois les deux filles de Charles avec un de ses petits fils âgé de 16 ans. Charles, 70 ans, veuf depuis onze ans, est décédé subitement. Avec réserve, l’une prend la parole pour évoquer un homme cultivé, passionné de musique et de vie dans la nature, père exigeant de quatre enfants et mari assez dure pour son épouse. Je me rends compte qu’il y a, au-delà de ses propos, des non-dits. Puis le petit fils intervient : « Maman et ma tante ne peuvent pas vous dire la réalité : mon père, depuis une dizaine d’années, tenait un hôtel de passe. » Après un instant de silence les deux femmes sont un peu détendues et elles insistent : « Nous voulons une cérémonie pour notre père, mais comme il n’était pas pratiquant, nous désirons une cérémonie civile. » Puis, après un temps de silence, l’une d’elle ajoute : « D’ailleurs, comment pourrait-il être pardonné ? » Je reprends quelques éléments de cet entretien pour une réflexion sur la nécessité d’une cérémonie et sur le pardon : il y a notre pardon, difficile à donner dès aujourd’hui, et il y a aussi un pardon qui ne nous appartient pas … . Alors s’engage la préparation concrète de la cérémonie.

L’accueil : un concerto de Haydn pour violoncelle suivi d’un mot : chacun a une vie unique et être là nous permet de prendre conscience des liens tissés tout au long de la vie comme des éloignements qui se sont produits et des solitudes qui ont pu faire souffrir.

Lecture d’un poème de Khalil Gibran extrait de son livre « le prophète » : « Vie et mort ne font qu’un » (2) encadré par de la musique de J. S. Bach.

Invitation à accomplir un geste : « Les roses que vous êtes invités à déposer sur le cercueil de Charles … elles portent aussi des épines… . »

A l’issue de la cérémonie les filles de Charles ont parlé d’une cérémonie apaisante. Puis, un mois plus tard, dans une lettre, elles m’ont évoqué leur voyage à Lourdes où elles avaient confié à Marie toutes les femmes abimées par leur père et demandé pour lui un peu de compassion. Cette lettre témoignait-elle ainsi du rôle joué par l’entretien et par les rites funéraires révélant le sens possible du mot pardon : non pas l’oubli des souffrances vécues mais la possibilité de repartir sur un avenir qui n’en soit pas encombré ?

Pour Jean Luc.

Jean Luc, un peu plus de cinquante ans, s’est donné la mort par pendaison. Des funérailles familiales, selon les rites catholiques, ont eu lieu dans le village du midi où résident ses parents. Jean Luc occupait un poste professionnel dans une grande entreprise de la banlieue de Lyon. Aussi plusieurs de ses collègues ont souhaité organiser une cérémonie d’adieu dont le déroulement est prévu dans une salle assez vaste qui sert habituellement de lieu de travail et de rencontres professionnelles. Trois collègues m’ont rencontré pour organiser cette cérémonie où l’expression religieuse devait avoir une place assez modeste pour respecter la diversité des attaches spirituelles des participants. Jean Luc, lui-même, était de tradition religieuse, sans lien actuel avec une communauté chrétienne. Depuis 22 ans, il vivait une relation homosexuelle avec son ami Pierre, très unis l’un à l’autre ; cette relation était connue et reconnue par son entourage professionnel et amical alors qu’elle avait provoqué une mise à distance de Jean Luc par sa famille. Quand les trois collègues m’ont rencontré, elles avaient déjà construit la trame de la cérémonie, retenu les musiques et les textes, choisi les intervenants et envisagé la disposition des lieux. Elles m’ont demandé de choisir un texte d’évangile (3).

L’aménagement de la salle : à gauche de la porte d’entrée est disposée une table sur laquelle sont placés une photo de Jean Luc, un cahier pour recueillir les condoléances où chacun avait assez de place pour écrire un message et des rubans blancs pour que chacun en passe un à son poignet comme signe du deuil à assumer. Au fond de la salle, une table recouverte d’une nappe et sur laquelle étaient disposés une autre photo de Jean Luc, une rose, une bougie, cinq lumignons et un bibelot représentant un petit ange.

Le déroulement de la cérémonie : pendant l’arrivée des amis et compagnons de travail, je suis resté à la porte de la salle pour les saluer, puis je suis venu me placer sur le côté de la table nappée. Cette entrée était accompagnée par « l’adagio » d’Albinoni.

. Ensuite, j’adresse un mot d’accueil en soulignant l’importance de ce moment : « Le vivre ensemble dans la douleur et, peut-être, la révolte comme un acte de soin qui nous est proposé pour ne pas passer sous silence la mort de Jean Luc, pour puiser dans le partage vécu avec lui et dans nos liens professionnels ou amicaux la force de ne pas se laisser engloutir par la mort. » Je précise que ce moment est à vivre dans le respect des croyances et des interrogations que nous portons, chacun, en nous.

. Deux interventions : celle d’une femme qui lit un texte connu puis celle de Nicole qui lit le texte rédigé par le conjoint de Jean Luc, Pierre. Pierre se tient derrière Nicole et il s’appuie sur elle en entourant son cou avec ses bras. Une chanson de Lalanne, Pense à moi, clôt ce moment.

. Je lis l’évangile de la ‘tempête apaisée’ (Marc 4, 35 – 41) avec un bref commentaire : « Je doute que ce texte soit la description d’un événement précis mais je crois qu’il révèle une expérience vécue entre Jésus et ses disciples qui est celle de la confiance. Devant la menace de la mort et l’effroi de la mort, ce qui peut permettre de passer au-delà (sur une autre rive), c’est la confiance qui naît, manifestée par l’appel des disciples, et qui reçoit confirmation de la part de Jésus qui est éveillé et qui est capable de tenir à une certaine distance la violence des flots et des vents. Cette expérience, nous la revivons pour une part dans ce rassemblement et dans l’effort que nous accomplissons pour ne pas garder enfermés en nous le chagrin et la peur. » Après un bref silence est lu, soutenu par quelques accords de guitare, un poème d’Yves Duteil : Les gens sans importance (4).

. Une collègue intervient alors pour insister sur « une grande amitié » partagée avec Jean Luc. Cette amitié est celle de cette femme, celle de beaucoup de professionnels de cette entreprise qui met l’accent sur le travail en équipe. Mais il est possible aussi d’entendre à travers ce témoignage un écho du partage privilégié réalisé entre Jean Luc et Pierre. Suit alors le chant de Véronique Samson : Le paradis blanc.

. Le temps de recueillement - peut-être pour quelques-uns de prière - est introduit par le texte célèbre de Martin Gray : ‘Etre fidèle à ceux qui sont morts’ lu par Geneviève (5). Je dis alors quelques mots : « Sur la table a été placé un bibelot qui représente un ange comme un enfant joufflu et nu, avec des ailes. Dans la tradition chrétienne est nommé ange celui (ou celle) qui apporte une nouvelle, celui qui entre en conversation pour aider son interlocuteur à sortir du silence dans lequel il est prostré (comme Elisabeth dans le récit de la Visitation) ou à faire confiance dans le futur (comme Marie dans le récit de l’Annonciation). Aussi ce mot ange, dans la bouche du compagnon de Jean Luc prend-il toute sa force pour évoquer ce qu’ils ont en partage … Maintenant, que ceux qui le désirent reprennent avec moi la prière de la tradition chrétienne, en respectant aussi le silence méditatif de ceux qui ne peuvent dire ces mots : Notre Père … »

. Texte d’envoi lu par Gabrielle : Ne pleurez pas si vous m’aimez. Puis invitation est faite à ceux qui ont été choisi de venir prendre les lumignons afin de les emporter chez eux. Chacun a été, alors, convié à circuler dans cet espace pour un moment d’échanges avant de rejoindre les lieux de travail.

Pour Yvette.

Cette femme est décédée à l’âge de 99 ans. Célibataire, elle a fait une carrière professionnelle dans l’Enseignement Public, professeur d’éducation physique. Ce sont ses neveux et nièces et ses petits neveux et petites nièces qui élaborent la cérémonie des funérailles dont ne sont évoqués, ici, que les premiers moments. Pour accompagner le corps d’Yvette à l’entrée du lieu de la cérémonie, les huit petits neveux et nièces ont mis sur leurs épaules une écharpe de couleurs vives qui avaient été tricotées par Yvette et ils en ont recouvert le cercueil quand il a été déposé au cœur du lieu de cérémonie. Pourquoi ce geste ? ‘Yvette aimait beaucoup les couleurs vives et ces écharpes sont le signe d’une lignée inscrite entre elles et nous (6).’ Puis une des nièces a lu le poème suivant :

Yvette, ma tante Yvette
Ni tout à fait mère, ni, tout à fait grand-mère … et pourtant … un peu les deux à la fois !
Comme une mère, tu as veillé sur chacune de tes nièces et sur chacun de tes neveux ;
Comme une mère, tu as partagé avec eux les moments de joie et les moments de doute ;
Comme une mère, tu les as cajolés, écoutés, chouchoutés et, parfois même, un peu secoués ;
Comme une mère tu les as regardés grandir avec fierté ;
Comme une mère, tu les as aimés d’un amour inconditionnel.
Ils n’étaient pas la chair de ta chair, mais ils étaient un peu de ton sang !
Comme une grand-mère, tu nous as accueillis, nous, petites nièces et petits neveux ;
Comme une grand-mère tu nous as raconté des histoires d’un autre temps … où mon papa devenu grand n’était alors qu’un petit garçon ;

Comme une grand-mère, ton affection débordait et de petites attentions nous comblaient.
Nous n’étions pas la chair de ta chair, mais nous étions un peu de ton sang !
Aujourd’hui, comme un petit enfant, je te rends hommage :
Un hommage pour cette vie donnée au service des autres ;
Un hommage à cette foi qui t’habitait :
Un hommage à cette force et cette générosité qui te caractérisaient ;
Un hommage à ta volonté et ton humour qui dans l’adversité se manifestaient.
Tu aimais la vie et la vie te l’as bien rendu …
99 années … quel beau témoignage tu nous laisses !
Ni tout à fait mère, ni tout à fait grand-mère … et pourtant …
Continue à veiller sur nous, comme tu l’as toujours fait.
Merci, Yvette, ma tante Yvette.

Quelque exigences pour mener à bien des cérémonies de funérailles.

Les exemples donnés dans les pages précédentes nous autorisent à fixer quelques exigences pour favoriser un développement de rites funéraires au-delà de leurs inscriptions traditionnelles ou religieuses.

Le respect de la demande de l’entourage.

Cet entourage est, d’abord, celui de la famille mais il est aussi celui des divers groupes auxquels le défunt a participé : groupes professionnels et de loisirs, groupes de pensées et d’action publique … . Cette attention permet le plus souvent d’éviter que les plus proches restent tentés de s’enfermer dans la stricte intimité, négligeant le besoin de ceux qui ont vécu avec le défunt d’avoir part aux rites funéraires. Sans céder à l’allongement fatiguant d’un récit biographique ni à la multiplication des ‘témoignages’ et des ‘hommages’, il est souhaitable que divers aspects et diverses fécondités d’un être humain qui disparaît soient évoqués. L’entourage sait souvent trouver les mots et les gestes qui vont convenir à cela.

Dégager une certaine dynamique dans le déroulement de la cérémonie.

Il y a, parfois, des cérémonies qui sont difficiles à supporter parce qu’elles sont envahies par des répétitions ou parce qu’une progression n’y est pas inscrite clairement de telle sorte qu’on se retrouve au terme de la cérémonie dans la même attitude et dans les mêmes sentiments qu’à son début : les paroles et les gestes auraient dû conduire à certaines modifications pour les personnes et pour les groupes présents. Ces modifications sont souvent exprimées par l’expression : « Merci, cette cérémonie nous a apporté un peu de paix. » Or, les grandes étapes d’une cérémonie sont simples. D’abord un accueil, avec des mots d’accueil, les premiers gestes autour du corps du défunt et un peu de musique : ce premier temps contribue à créer une ambiance de telle sorte qu’une assemblée se constitue malgré les différences des âges, des liens au défunt, des appartenances sociales ou spirituelles. Puis l’évocation du défunt ne consiste pas à faire une biographie complète du défunt mais à saisir quelques traits particuliers et parfois originaux de son existence. Souvent des objets familiers du défunt (depuis le chaudron à confiture … jusqu’à une peinture ou une sculpture présente à son domicile) déposés autour du cercueil ont une force plus expressive et suggestive que les mots. Vient ensuite l’étape qui, à travers des lectures ou d’autres éléments rituels comme la musique, permet d’inscrire le défunt dans un sillon marqué par les cultures et les attaches qui ont contribué à la construction de sa vie, de son histoire, de tout son être. Vient alors un geste, parfois plusieurs, qui conduit les personnes présentes à aller au-delà des mots prononcés et à prendre acte de la séparation commencée. Ce geste est souvent évoqué, dans les traditions religieuses, par le mot bénir : ce verbe n’évoque-t-il pas aussi les gestes faits au départ d’un voyage, les souhaits que le partant fasse bonne route ? Peut-on ajouter que le mot religieux pourrait ne pas être un mot réservé aux traditions qui font référence à Dieu et aux divinités : à partir des deux verbes relire et relier, le mot religieux peut aussi souligner la valeur des liens entre les humains : faire tenir ensemble, en les relisant et en les reliant les moments d’une histoire individuelle et les insérer dans un tissu humain qui englobe les générations.

Prêter attention aux fonctions des rites.

Le rite donne corps au double passage qui est en train de s’effectuer pour celui qui passe de vie à trépas et pour ceux qui passent d’une présence physique de l’autre à son absence physique. Car il est difficile d’avancer dans ce passage sans l’accompagnement rituel, ce que révèle souvent le trouble de ceux qui n’ont pu participer aux funérailles d’un proche. Les rites inscrivent ainsi chacun, le mort et les vivants, dans une histoire qui les dépasse. Les rites forment une trame de continuité au-delà des ruptures. Ainsi ils désenclavent le déroulement du deuil qui ne fait que commencer de la tentation de ne prêter attention qu’au défunt et de la tentation de laisser les vivants s’enfermer dans les chagrins et les remords. Ce désenclavement permet d’ouvrir un champ où les émotions peuvent avoir leur place : une place pour qu’elles soient exprimées mais une place limitée pour qu’elles ne soient pas envahissantes. Par exemple, je me souviens de funérailles de nouveaux-nés, c’est à dire pour des enfants morts-nés ou décédés dans les jours qui ont suivi leur naissance : les rites ont formé une sorte de réceptacle des émotions : le père portant le petit cercueil, l’aménagement de la table sur laquelle le cercueil est déposé avec des fleurs, des lumières, peut-être des objets préparés pour sa naissance, sans oublier les prises de parole. A travers cela, l’émotion trouve un chemin d’expression mais ce chemin est comme balisé, encadré par les limites du jeu rituel.

Le rite révèle aussi l’appartenance du défunt à l’humanité et à la dignité liée à cette humanité. Dans les gestes de toilette (ceux qui sont assurés par les soignants comme ceux qui sont parfois assurés ensuite dans certaines traditions religieuses) et de vêture est manifestée cette dignité. Je garde en mémoire la détresse de cette femme de cinquante ans devant le cercueil encore ouvert de sa mère ; elle avait sur son bras le tailleur qu’elles deux avaient convenu qu’il serait le vêtement dont le corps de la mère serait habillé après la mort. Elle avait apporté trop tard ce tailleur au centre funéraire où le corps avait été déposé ; les agents de ce centre n’avaient pas voulu le sortir de la chambre froide pour le laisser s’assouplir un peu afin de procéder à ce revêtement. Alors, ensemble, nous avons soulevé le drap qui recouvrait le corps de sa mère et elle a pu déposer ce vêtement sur lui. Leur engagement a été ainsi tenu.

Ces gestes de la cérémonie funéraire vont s’achever par les gestes qui accompagnent l’inhumation du corps ou la déposition des cendres du défunt. L’inhumation a des règles fixées depuis longtemps ; la déposition des cendres a des règles qui ont été précisées et limitées par une loi de 2008. Désormais les cendres ne peuvent plus être partagées et remises à plusieurs personnes et un domicile privé ne peut plus être le lieu de leur déposition. Quand il y a déposition ou dispersion des cendres dans la nature (et non leur déposition dans une tombe, une cavurne ou un jardin du souvenir) cette démarche doit être autorisée par la mairie du lieu et la mairie où a été inscrite la naissance du défunt doit en être informée. Ces précisions ont semblé nécessaires aux législateurs. Elles signifient d’abord que les restes du défunt ne sont pas un objet quelconque mais aussi que les restes du défunt ne peuvent pas être disposés ni trop près ni trop loin des lieux de vie des vivants. Ils ne doivent pas encombrer cet espace des vivants mais ils ne doivent pas disparaître de l’horizon. Le défunt, selon la définition même du mot défunt (c’est-à-dire défait de sa fonction) doit retrouver une place et, par elle, un statut : le mort reçoit ainsi un statut nouveau de la part des vivants ou les vivants lui reconnaissent un statut ; il n’est pas ni un spectre ni un fantôme errant et menaçant. Bien des traditions soulignent comment le défunt accède ainsi peu à peu au rang d’ancêtre.

Ainsi peut s’ouvrir les temps du deuil dont la durée n’est pas figée par un calendrier rituel et dont la fécondité n’est pas une certitude : « Chez ceux qui restent et pleurent un être aimé, un travail de re-liaison peut advenir. Au lieu d’être un travail du mourir, c’est un travail du vivre. Parfois, on croit que faire son deuil est d’abord un temps de mortification où on se prive de plaisirs et où on est nostalgique du passé. Vous connaissez ce jeu de mots de Jean Giraudoux sur la parole de Lamartine (un seul être vous manque et tout est dépeuplé) : ‘Un seul être vous manque et tout est repeuplé’. C’est suggérer que le travail de deuil – le mot vient de douleur en latin – est une formidable entreprise de vie. Il s’agit de travailler sa douleur, de la fragmenter, de la dépiauter jusqu’à ce qu’elle cède en charpie, remplacée par des fibres de vie de plus en plus serrés. Et d’apprendre à vivre de nouveau, non pas sans l’être aimé, mais avec lui, autrement, par la constitution de nouveaux liens, spirituels aussi, souvent intenses, et d’organiser autrement nos liens avec ceux qui restent. » (7)

La manipulation des objets : passage de l’utile au symbolique.

Dans les récits évoqués aux pages précédentes, a été fait plusieurs fois mention d’objets qui ont été utilisés dans les rites : les écharpes des petits neveux d’Yvette et la custode, le tailleur pour habiller la mère, l’angelot de la cérémonie pour Jean Luc, … . A ces objets a été donné ainsi une signification nouvelle qui dépasse leur simple usage quotidien. Tous les objets peuvent-ils être transformés dans leur valeur ? On connait l’utilisation rituelle donné au casque du pompier ou du motard, aux instruments de travail d’un artisan menuisier ou maçon, avec le risque de la banaliser, d’en faire une habitude qui perd sa pertinence. On peut aussi percevoir que certains objets, trop fixés dans leur utilisation pratique, ne peuvent pas accéder à une portée symbolique : si survient l’idée de mettre un objet domestique auprès du cercueil d’une grand-mère, on préférera le chaudron de cuivre dans lequel elle faisait les confitures à la casserole d’aluminium des repas quotidiens. Car le chaudron apporte un air de fête et de réjouissance, une sorte de noblesse de la vie que ne peut apporter une casserole ordinaire. L’accordéon du musicien qui a entraîné les danseurs du samedi soir peut acquérir une dimension ludique et symbolique car il a permis la création des moments intenses de vie et de relations. Ainsi ne peut prendre cette place que des objets qui sont déjà inscrits par des traditions familiales ou sociales dans une fonction symbolique au-delà de leur fonction d’usage. Quand les petits neveux et petites nièces déposent leur écharpe sur le cercueil d’Yvette, ces objets prennent une nouvelle dimension, notamment familiale et sociale, que leur usage hivernal. Ils deviennent un arc en ciel de couleurs !

C’est dans cette perspective de la symbolisation que je me suis autorisé, lors des funérailles de Jean Luc, d’improviser un commentaire sur l’angelot déposé sur la table. Il me semblait important face à cette assemblée et face à la phrase souvent répétée par son compagnon Pierre (« C’est un ange ») d’aller au-delà d’une signification caricaturale de cet objet.

Trois remarques pour conclure

. L’observation faite depuis plusieurs années sur les pratiques funéraires révèlent une sorte de glissement culturel par rapport aux grandes traditions religieuses ou philosophiques qui ont modelé toute une partie de l’architecture sociale, un mouvement de détachement à l’égard de gestes, de paroles et d’attitudes qui ne disent plus rien. Cependant, dans le moment où la mort se présente à travers le visage d’un proche, se manifeste aussi un retour ou un recours aux habitudes rituelles dont on croyait s’être affranchi. Alors ces remontées ne sont pas seulement des inventaires d’archéologue ou d’anthropologue ; elles révèlent la permanence des interrogations sur l’existence : qu’est-ce qu’une vie humaine ? qu’en est-il de son inscription dans l’histoire ? Ces remontées ne signifient pas nécessairement une nouvelle adhésion aux croyances délaissées. Aussi il importe d’avoir une grande attention à un nouvel humanisme qui est exprimé ainsi par Luc Ferry : « Aux transcendances de jadis – celle de Dieu, de la patrie ou de la révolution – nous n’avons nullement substitué l’immanence radicale, le renoncement au sacré en même temps qu’au sacrifice, mais bien plutôt des formes nouvelles de transcendance, des transcendances ‘horizontales’ et non plus verticales, si l’on veut : enracinés dans l’humain et non plus dans des entités extérieures et supérieures à lui. ‘ (8)

. Après avoir assuré une bonne centaine de cérémonies civiles, je fais aussi le constat que, dans le choix des textes, des objets et des gestes, il n’y a pas une grande diversification des mises en œuvre alors qu’il y a une diversification des propositions : Aujourd’hui, les Pompes funèbres Générales associées aux Editions de l’Atelier ont confectionné un ouvrage où 392 textes sont proposés pour les cérémonies funéraires (5). Cet ouvrage prend le relais de publications plus modestes déjà mises sur le marché depuis plusieurs années. Il sera intéressant, dans quelques années, de voir si ces propositions auront permis un renouvellement des réalisations. Sans oublier que des familles concernées par l’organisation de funérailles commencent à prendre l’habitude d’aller consulter d’autres sources d’informations et de documentations, celles qui sont proposées par Internet.

. Ces modifications ouvrent à une interrogation sur la place des ‘agents’ qui vont aider à la préparation et conduire la mise en œuvre des cérémonies. Aujourd’hui encore il y a une place reconnue pour ces agents désignés par une institution, religieuse ou non, ou par des services funéraires municipaux ou par des entreprises funéraires. Mais, parfois déjà, autour des centres funéraires rôdent des personnes qui, de leur propre initiative ou à l’initiative de groupes qui n’ont pas un statut reconnu, se proposent pour aider les familles. Que nous réservent les années prochaines ? Faudra-t-il que les autorités publiques locales accordent une reconnaissance plus officielle à ceux qui prétendent rendre ce service aux familles avec compétence et une certaine gratuité ? Car ces agents, au-delà de la compétence professionnelle bien utile pour accueillir les familles et assurer la cohérence d’une cérémonie, exercent une fonction significative : ils disent que le défunt à travers ses appartenances familiales et sociales est aussi reconnu comme un membre de l’humanité et qu’il échappe ainsi à une tentative de main mise sur lui par ceux que l’émotion étreint.

  1. Christian Biot, La célébration des funérailles, ed. Desclée de Brouwer 1993, p. 13 : les funérailles de ‘l’haricot’.

  2. Paroles de vie pour les funérailles, ed. Desclée de Brower 2007.

  3. Au moment de choisir un texte j’ai proposé le récit de la rencontre de Jésus et de Zachée. Quand j’ai raconté cet épisode, elles m’ont arrêté à l’évocation de l’arbre où était monté Zachée … . C’est à ce moment que j’ai appris la pendaison de Jean Luc. Alors, à l’issue de l’entretien, j’ai choisi le récit de la tempête apaisée !

  4. Pour cette lecture, comme pour les autres, les lecteurs se sont autorisés à apporter des modifications au texte original. Ils se sont ainsi appropriés le texte.

  5. Des mots pour le dire, recueil de textes proposés par les PFG et les Editions de l’Atelier, 2010 p. 299.

  6. Un des neveux a ajouté un geste qui révèle qu’Yvette était inscrite aussi dans une tradition religieuse : sur les écharpes, il a déposé une custode qui servait à apporter la communion eucharistique à Yvette quand elle n’a plus pu aller à l’église.

  7. Anne Soupa, Pâques, art du passage, Cerf 2009 p. 30.

  8. Luc Ferry, ‘Qu’est-ce qu’une vie réussie ?’ Grasset 2002, p. 447.