Société de Thanatologie

 Qu'est-ce que la thanatologie ?

Louis-Vincent THOMAS (1922-1994)

La thanatologie n'est pas une science de la mort mais le regroupement de tous les savoirs philosophiques, théologiques et surtout scientifiques qui en parlent.

Plus exactement, elle s'intéresse à un triple objet : la mort, sa nature, ses causes et son origine, ses modalités, le mourir et le mourant, le vécu de la mort, pour les mourants et les leurs, le droit à la mort s'il existe (euthanasie, suicide), les manières de bien mourir, l'après mort, c'est-à-dire : les techniques de gestion du cadavre (inhumation, crémation, manducation partielle, abandon, rituels); les rites funéraires avec leur cortège de symboles ; les actes de commémoration ; les pratiques du deuil ; enfin l'eschatologie : mort définitive, résurrection, réincarnation, ancestralité.

Tout se passe, du moins en Occident, comme si la mort au cours du temps tantôt avance, notamment avec le second Moyen Àge, le XVIIe siècle baroque, le XIXe et son explosion romantique ; tantôt recule comme à la Renaissance, au Siècle des Lumières et dans le monde d'aujourd'hui. Ces variations de longue durée, traversées de vifs arrêts ou de retours en arrière, connaissent des alternances, des crises, des crispations. Par exemple, après la dédramatisation de la mort à la Renaissance et surtout lors du Siècle des Lumières, resurgissent le pathétique et le macabre nourris de leurs pulsions et de leurs excès, tel le Baroque au cours des années 1770, le Morbide en plein XIXe, une certaine forme de fantastique ou d'horrible de nos jours. Il vient toujours un moment où la mort réintègre la société alors qu'un compromis assez durable semblait avoir été élaboré. Qu'on y prenne garde! Il n'est pas question ici de mouvement pendulaire qui repasse par les mêmes états. Non, l'alternance innove : la mort du sage n'équivaut pas à celle du chrétien et celle-ci n'a rien à voir avec la mort romantique.



Aujourd'hui, en Occident, on peut déceler trois strates qui coexistent :

a) La survivance de la tradition où la mort est naturelle et nécessaire, familière ou apprivoisée tandis que les rites restent importants à tous les niveaux : lors du mourir, au moment des funérailles, après celles-ci : deuil et fin de deuil, commémoration.

b) La mort jugée ni naturelle ni nécessaire se trouve refoulée voire déniée. Tour à tour, elle est expropriée avec perte de l'altérité, marginalisée car liée à l'absence d'intégration, désacralisée tandis que prédomine la technicisation du rituel (on le voit avec la montée de la crémation), écartée enfin parce qu'inséparable du jeu de la comédie pour tous les protagonistes (mourants, soignants, familles). Les rites devenus obsolètes se simplifient ou disparaissent : veillée du mourant et du cadavre, condoléances, cortèges, deuil social ; ils tombent en panne de symbolique et se professionnalisent (par exemple, la toilette du cadavre devient thanatopraxie). La perte des valeurs traditionnelles, la force de l'individualisme dans une société non sécurisante, le prestige de la science et de la technique, les exigences de la quotidienneté urbaine (plus de lieu, accélération du temps, réduction de la famille à la conjugalité, marchandisation des rapports humains, répugnance à exprimer ses émotions) en sont les marques. Mais voici que depuis une dizaine d'années s'ajoute une troisième strate qui bouleverse les données du problème : celui de la mort retrouvée. Elle prend place au sein des trois dimensions évoquées plus haut.

c) A la définition de la mort (redevenue naturelle et nécessaire), par exemple la séparation des éléments constructifs du moi, s'impose la définition-signe technique, notamment l'absence d'activité cérébrale exprimée par une électroencéphalogramme à tracé nul durant un certain temps, à condition que le sujet n'ait pas connu une hypothermie grave ou n'ait pas ingéré de potions sédatives. La mort cérébrale, plus encore mort à la conscience que mort à la vie, permet de réaliser le prélèvement d'organes à fin de transplantation. un fort mouvement néo-spiritualiste parle aussi de mort-essentialisation ou d'accès à la vraie vie. Comme le répète E. Kübler-Ross : "Nous n'avons rien à craindre de la mort car la mort n'est pas la fin. Elle est plutôt un commencement rayonnant, c'est un nouveau soleil". Le mourant non seulement commence à faire l'objet de soins très pointus (maîtrise de la douleur, assurance d'un confort, d'où nursing), d'un accompagnement attentif ("Jusqu'à la mort accompagner la vie" dit-on) mais il devient curieusement un sage, un maître à penser, quelqu'un dont on a beaucoup à apprendre. Nous sommes désormais loin de la mort hospitalière où le moribond, réduit à ses symptômes, se trouvait, comme l'a montré Philippe Ariès, infantilisé, privé de ses droits, hypermédicalisé à mort.


La découverte des N.D.E. (Near Death Experiences) a beaucoup fait pour renforcer une telle métamorphose. Ce qui m'empêche pas la réalité de débats polémiques touchant le droit à la mort euthanasie. Désormais, on a compris que le but du rite funéraire n'est pas seulement de gérer le devenir du cadavre ou d'assurer le destin post mortem du défunt ; il constitue une thérapeutique pour les survivants.

Les tentatives ne manquent pas pour aider ceux-ci à réussir leur deuil et repenser les rites d'après mort tout spécialement en trois directions : personnaliser les obsèques, faire participer les assistants et surtout mettre en jeu des symboles appropriés et efficaces. Clergé, services des Pompes Funèbres, associations diverses (AIDES a réalisé de belles choses en ce domaine) et particuliers travaillent activement en ce sens, tout spécialement à propos de la crémation dont la carence rituelle est indéniable. Il n'est pas jusqu'à la conception de destin post-mortem qui ne soit remis en cause. Il s'agit d'un au-delà bricolé, émietté, synchrétique où les croyances en la réincarnation dament le pion à la résurrection elle-même en voie de mutation : le bonheur au paradis n'est pas nécessairement assuré ; il n'est pas lié à la vie qui précède ici-bas ; il procède moins de la contemplation de Dieu que des retrouvailles avec les siens ; enfin, se multiplient les contacts provoqués avec les défunts : la transcommunication connaît des jours sereins.

C'est donc une période de novations profondes que nous vivons où se côtoient les données de la science (neuro-physiologie, bio-médecine, psychologie et psychanalyse) et nos fantasme archaïques les plus fous qui refont surface.

Quelle aubaine pour le thanatologue !

Revue Études sur la mort - Thanatologie

Vingt-neuvième Année (1995)
Bulletin n°101-102 - Juin 1995
, disponible à la Société de Thanatologie
H
ommage à Louis-Vincent Thomas
"Ne chantez pas la mort"
Hommages : J-R. CAUSSIMON, P. FOUGEYROLLAS, L. des AULNIERS,
M-Th.DEKONINCK- GAUTHIER, M. HANUS, Collectif Sélène.

Quelques textes de Louis-Vincent Thomas
La mort escamotée
Le renouveau de la mort
La thanatologie


Quelques réflexions sur l’oeuvre de Louis-Vincent Thomas
La nécessité des rites de mort selon Louis-Vincent Thomas - M-F. BACQUÉ
Louis-Vincent Thomas, des recherches associées  - P. BAUDRY
L’étude du suicide chez Louis-Vincent Thomas - M. HANUS
Louis-Vincent Thomas et la thanatopraxie - L. ORCEL
La crémation en question - J-D. URBAIN
Poème de Charles Péguy Revue Frontières


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LE CADAVRE
Louis-Vincent THOMAS

   Les vrais et faux cadavres

A côté des cadavres authentiques se placent les faux cadavres ou les cadavres anomiques qui tantôt appartiennent au domaine du bio-médical, tantôt procèdent de projections fantasmatiques. Cadavres simulés, morts-vivants ou vivants-morts, cadavres qui échappent à la corruption alors que certains vivants portent en eux leur pourriture comme les gangréneux, tels sont les cas les plus typiques.

Le cadavre simulé

Faire le mort est une ruse bien connue du monde animal pour tromper l’adversaire ; ainsi, l’opossum d ‘Amérique s’écroule sur le côté lors du danger, les yeux ouverts dans l’immobilité la plus parfaite. L’homme peut en faire autant et l’explorateur Livingstone aurait sauvé sa vie de cette façon lors de l’attaque d’un lion. Plus profondément, cet état d’immobilité et de semi inconscience devient un réflexe de défense du corps ; à cet égard l’évanouissement, la catalepsie, l’hystérie ne seraient que des jeux-du-cadavre à finalité défensive. Freud estimait que les crises d’épilepsie de Dostoïevsky résultaient du sentiment de culpabilité qu’il éprouvait après avoir désiré la mort de son père ; ces crises constituaient des substituts de la mort. Simuler la mort obéit à une exigence rituelle. Lors des initiations négro-africaines, le néophyte doit mourir à son état d’inachèvement, symboliquement avalé par les ancêtres qui le déglutissent à la fin du rite sous l’aspect d’un être achevé. Les danses frénétiques et interminables qui mènent à la dépossession de soi, les flagellations, les fumigations, l’absorption de certaines drogues qui provoquent l’état cataleptique font que l’impétrant se croit réellement mort et demeure immobile tel un cadavre, respirant à peine. Parfois,  on le recouvre de cendres ou de substances calcaires qui lui donnent le teint blafard des spectres ; ou bien on l’enduit d’onguents malodorants, ou on l’entoure d’une peau de bête sacrifiée quelques jours avant afin qu’émane de lui une odeur de pourrissement. Mais les rites qui suivront assureront au néophyte sa renaissance glorieuse.

Le jeu du cadavre, ruse, évasion ou rite, n’a rien d’un acte gratuit. En effet, la mort simulée sauve de la mort véritable et la mort qu’on joue dispense de la mort qu’on subit. Simuler le cadavre n’a de sens que si l’on y rencontre la promesse d’une vie maintenue ou d’une renaissance espérée.

Le cadavre et la vie résiduelle

L’incertitude des frontières entre la vie et la mort fut toujours, dans l’humanité, le domaine d’élection des fantasmes les plus universels accaparant le moindre indice insolite pour prendre corps. L’idée qu’un reste de vie anime le cadavre pour un temps, parfois long, a revêtu des aspects divers selon les lieux et les moments. Ainsi Gaston Maspero rappelle-t-il (1881) que la momie de Ramsès II, sortie de sa tombe à Deir-el-Bahari, leva, quelques heures après, un bras menaçant, ce qui sema l’épouvante. Il eut bien du mal à faire admettre que c’était l’échauffement par le soleil du bras dénudé de la momie qui avait provoqué une dilatation des os du coude et déclenché ainsi le « mouvement ».

Cependant, les gardiens, restaient d’autant moins convaincus par cette explication scientifique que le bras refusait de revenir à sa position initiale.

Faire parler le cadavre

Pour les sociétés traditionnelles, le cadavre est à la fois un mort et un vivant. Il n’a plus de voix mais il parle à sa manière. Aussi n’hésite-t-on pas à l’interroger afin de connaître le pourquoi de son décès et parfois ses décisions quant à la dévolution des biens qu’il possédait ; seuls les petits enfants et les « fous » échappent au rite car « ils ne savent pas ce qu’ils disent ». Nous avons longuement décrit ce procédé ailleurs (La mort aujourd’hui) ; seules, quelques allusions seront faites ici. Chez les Diola du Sénégal, le mort attaché sur une civière est porté par quatre hommes. Alors, tour à tour on lui pose des questions. S’il avance quand on l’interroge, sa réponse est positive ; s’il recule, elle est négative ; s’il oscille sur place, il marque son hésitation. Chez les Somba (Bénin), le « non » s’exprime par un balancement de gauche à droite et le « oui » par un balancement d’arrière en avant. Pour les Sénufo (Côte d’Ivoire), pencher à gauche indique l’accord du défunt et à droite son désaccord. Il arrive que le mort fonce vers une personne de l’assistance afin d’exiger qu’on lui pose des questions (Diola) ou requiert qu’on change de porteurs pour poursuivre le rite (Lobi de Haute-Volta). Des substituts parfois remplacent le cadavre lors de l’interrogation à condition de participer de sa force vitale : une sagaie avec les cheveux du défunt suffit aux Boni de Guyane et un tronc d’arbre qui contient ses ongles et ses poils aux Bété de Côte d’Ivoire. Si le décès provient de la volonté de Dieu ou des ancêtres, cas fréquent chez les Nago (Bénin) et les Orokawa (Nouvelle Guinée), le groupe se sent apaisé. Mais s’il résulte d’un crime, d’un fait de sorcellerie ou du viol d’un interdit, la faute doit être immédiatement réparée et le coupable puni. Le cadavre, par sa parole sans voix, joue de la sorte un rôle de régulation sociale importante.

Le cadavre sensible

Les hommes des sociétés « archaïques » se persuadent donc volontiers que le mort continue de vivre et même de vivre douloureusement ou dangereusement ; c’est pourquoi ils ne manquent pas de veiller sur lui, de le couvrir, de le nourrir. Ainsi le désir de conserver près de soi l’être cher ou, inversement, la crainte qu’inspire le mort agressif dont on a tout à redouter, conduit à exploiter tout signe qui rappelle la vie. Rien de surprenant si l’Antiquité, le Moyen âge et même le XVIIe siècle abondent en croyances relatives à la sensibilté du cadavre. Nombreux sont les testaments qui recommandent aux fossoyeurs de porter le mort avec douceur « de peur de lui faire mal » et les épitaphes qui supplient la terre d’être « légère aux défunts ». Philippe Ariès (L’homme devant la mort) rapporte des exemples significatifs. Citons tout d’abord la cruentatio, c’est-à-dire « le saignement prodigieux du cadavre d’un assassiné lorsqu’il est mis en présence de son meutrier ». Puis l’existence de mouvements post-mortem : « Quand une moniale embrasse la main d’une autre moniale morte, la main de la morte répond et serre par trois fois celle de la vivante ». Certains défunts émettent aussi des sons « comme ceux des porcs – du fond de leur tombeau ; quand on ouvre celui-ci, on s’aperçoit que les morts ont dévoré leur suaire ou leurs vétements ; c’est un terrible présage de peste ». Les faits de mastication des cadavres s’expliquent : il s’agit probablement de sujets enterrés en état de catalepsie ; toujours est-il qu’en Allemagne, pour éviter de telles réactions, on plaçait une motte de terre sous le menton du défunt dont on serrait fortement la gorge avec un mouchoir. Ces époques s’avéraient également fertiles en remèdes que l’on obtenait à partir du cadavre : « Ainsi, nous dit Ariès, la sueur est bonne pour les hémorroïdes et les excroissances ; le toucher de la main du cadavre, la friction par cette main de la partie malade peuvent guérir… ; le crâne desséché soulage l’épileptique (les os sont absorbés sous la forme de décoctions de leur poudre)… ; les os ont aussi un pouvoir prophylactique… ». Aujourd’hui encore, les Tziganes estiment que le défunt sommeille jusqu’à la putréfaction, moment où l’âme quitte enfin le corps. D’où certaines coutumes : ne faire aucun bruit qui puisse réveiller le trépassé, percer le cercueil de trous pour qu’il respire, fabriquer des cercueils larges afin qu’il soit à l’aise… (Françoise Cozannet, Mythes et coutumes religieuses des Tziganes).

La hantise d’être enterré vif

Si la vie ne quitte que progressivement le cadavre, ne risque-t-il pas de se réveiller dans sa tombe ?

Les descriptions fournies à propos des inhumations précipitées, surabondent, parfois cocasses, le plus souvent dramatiques, toujours à la mesure du poids de nos angoisses. J. B. Winslow, professeur au Collège Saint-Come à Paris, assure avoir été enterré deux fois ; aussi écrivit-il en 1742 un « Traité sur l’incertitude des signes de la mort ». Trois années plus tard le Dr Bruhier d’Ablaincourt publiait sa « Dissertation sur l’incertitude des signes de la mort et l’abus des enterrements précipités ». En 1899, le Comte Karnice-Karnicky avance le chiffre d’une fausse mort sur 30.000 décès ; ce qui donnerait, pour l’Europe au cours de l’ère chrétienne, 4 millions d’inhumations prématurées ; il est vrai qu’il s’agit d’une époque riche en guerres, famines et épidémies où il fallait enterrer vite. Mais que penser des 4 % de « morts » asphyxiées après l’inhumation dans un cimetière américain que révèle une enquête de 1963 ? Ou des affirmations du Dr Peron-Autret (Les enterrés vivants) qui signale, lors des transferts aux U.S.A. des soldats américains tués au Viet Nam, les cercueils étaient systématiquement ouverts ; or, dans 4 % des cas, on décela des anomalies : parois intérieures griffées, poings rongés, bras mordus, cadavre retourné… De nos jours, l’usage de calmants et de barbituriques favorise une sorte d’hibernation chimique avec hypothermie et chute brusque du métabolisme basal qui peut donner l’illusion de la mort ; même, l’ingestion de certaines substances retarde le délai fatidique au-délà duquel le cerveau entre en anoxie : Le Monde (20-9-1970) cite le cas d’un sujet en cet état pour lequel on avait déjà accordé le permis d’inhumer et qui s’est réveillé à temps. La généralisation d’appareils sophistiqués (électro-myogrammes et électro-cardiogrammes portatifs) permet désormais d’éviter de telles méprises.

Au cours des âges, certaines précautions furent prises pour être sûr du décès. La plus ancienne consistait à n’enterrer qu’au moment où la pourriture devenait manifeste : les Perses, s’il faut en croire Hérodote, ne mettaient les cadavres en terre que lorsque les oiseaux de proie étaient attirés par les odeurs pestilentielles. Ainsi s’imposèrent des réglementations concernant les délais de l’inhumation : Lycurgue (390-324 avant J.-C.) requérait 11 jours pour les Spartiates ; les Romains en exigeaient 7, Platon demandait que l’on garde les cadavres 3 jours « pour s’assurer de la réalité de la mort » ; il a fallu en France, attendre le code Napoléon pour qu’on s’en tienne aux 24 heures toujours en vigueur dans la législation actuelle. Citons encore l’interrogation du défunt : au Vatican, le cardinal intérimaire frappe trois fois le front du pape en l’interpellant par son nom de baptême ; les anciens Chinois se contentaient d’arrêter à plusieurs reprises le convoi funéraire afin de secouer rudement le mort. Des procédés de surveillance furent institués. Les Tatars inhumaient les cadavres trois jours après le décès dans une fosse peu profonde afin que la tête reste découverte ; c’est en 1545 que Calvin créa le corps des inspecteurs des morts dont la tâche était d’examiner soigneusement l’état des défunts ; de même, c’est en 1792 à Weimar, en 1797 à Berlin, en 1803 à Mayence, en 1818 à Munich que furent construites les Chambres mortuaires d’attente (Vitae dubiae azilia) ou obitoires : le gardien pouvait être alerté en cas de fausses morts grâce à un cordon enroulé autour de sa main et attaché au défunt. D’autres techniques furent proposées mais sans succès. A la fin du XVIIe siècle, Madame Necker épouse du ministre de Louis XIV, célèbre par son Traité des inhumations précipitées se fit construire un bassin de pierre rempli d’alcool afin qu’on l’y immergeât avant ses obsèques. En 1852, Bateson imagine un engin de ressuscitation économique pour déjouer la mort apparente ; mais peu confiant dans son invention, il s’arrosa d’huile de lin qu’il enflamma. En 1882, J. G. Krichbaum conçut un système pneumatique permettant d’observer ce qui se passait au fond des tombes. De même, en 1901, Karnice-Karnicky, traumatisé par les hurlements d’une jeune fille enterrée vive, proposa le dispositif que voici. Une petite boule de verre sur la poitrine de l’inhumé est reliée à un ressort communiquant avec une boîte métallique placée sur le cercueil, par le moyen d’un long tube. Si le mort vient à bouger, le mouvement de la boule fait se détendre le ressort : alors le couvercle de la boîte s’ouvre laissant filtrer air et lumière dans le caveau ; un drapeau s’élève à plus d’un mètre au-dessus du sol tandis qu’une sonnette retenti durant une demi-heure. (Jacques Delarue, Si vous vous réveillez dans votre cercueil… ; Crapouillot n° 69, juin-juillet 1966). Enfin, on commercialise aux USA un cercueil « de sécurité plus vaste (on peut s’y asseoir), plus confortable, pourvu en outre de bouteilles d’air comprimé, d’un ventilateur, d’une réserve d’eau et d’aliments et d’un appareil radio émetteur sur ondes courtes pouvant alerter les forces de police ou les radio-amateurs. Ce procédé rappelle la coutume instituée par les tyrans de Syracuse en Sicile qui déposaient des provisions dans leurs énormes tombes-baignoires posées sur le sol des nécropoles et soigneusement aérées latéralement ; les défunts qui se réveillaient pouvaient s’asseoir, se restaurer et appeler les gardiens astreints à des rondes régulières (exemple cité par le Dr Peron Autret).

La crainte d’être enterré vif a donc toujours existé. N’oublions pas qu’en 1837 l’Académie des Sciences de Paris fonda le prix Manni qui récompenserait celui qui parviendrait à « remédier à des accidents si funestes » en rendant le diagnostic de la mort « aussi sûr que prompt et facile ». Cette hantise du réveil outre-tombe devient parfois une véritable névrose obsessionnelle : qu’on se souvienne des écrits angoissés d’Edgar Poe ou de la lettre pathétique d’Henri de Montherlant suppliant que l’on s’assurât bien de sa mort avant de l’incinérer. Il ne s’agit pas seulement d’une forme de claustrophobie, mais d’un fantasme universel, celui du cadavre sensible ou de la vie résiduelle. Pour l’imaginaire, la réalité du cadavre n’efface pas aisément l’image du corps vivant ;

Vivants-morts et morts-vivants

Du point de vue clinique, une différence capitale s’instaure entre les états de mort apparente et ceux de vie apparente, entre les vivants qui sont presque des morts et les morts que l’on croit encore vivants. Les faits de mort apparente cachent la réalité d’une vie terriblement ralentie (comas prlongés). Certains parmi ces vivants-morts, finissent par retrouver une existence quasi normale : l’exemple le plus célèbre reste celui du physicien soviétique Lev landau, prix Nobel en 1962, arraché trois fois au coma ; Les autres poursuivent une vie végétative en état de semi-cadavre comme A.K. Quinlan à New-York depuis 1975 (il y a 30 cas semblables aux USA) ou P. Ballay à Lons-le-Saunier, comateux depuis plus de 23 ans. Au contraire, les morts-vivants sont des sujets déjà morts qui entretiennent l’illusion de la vie et ne peuvent survivre que par le moyen d’un appareillage complexe. Avec des nuances sémiologiques, le malade en état de coma dépassé reste hypersomnique ; sa circulation présente un collapsus progressif compensé par les perfusions avec un pouls à 100 et une apnée consécutive à la destruction des centres respiratoires ; les réflexes mésencéphaliques sont nuls ; l’hypotonie musculaire demeure totale avec la chute de la mâchoire et immobilité des globes oculaires. Il existe parfois une activité de libération médullaire échappant à tout contrôle céphalique et persistance de la contraction idiomusculaire avec myodème. Jean Hamburger (La Puissance et la Fragilité) cite le cas d’une jeune fille de 17 ans en état de coma total. La respiration et l’oxygénation du corps étaient maintenues à l’aide d’un respirateur artificiel, et la circulation entretenue par des drogues. Si le cœur battait normalement, toute activité nerveuse avait disparu et l’enregistrement des signaux électriques émis par le cerveau restait silencieux. L’autopsie révéla que si plusieurs organes « avaient l’aspect peu altéré qu’on trouve habituellement après la mort » le cerveau et le système nerveux en revanche, étaient « décomposés, liquéfiés ».

L’une des grandes découvertes de la thanatologie moderne réside dans le refus de se satisfaire d’une dichotomie radicale vie-mort. L’image du Styx des Anciens retrouve ici ses droits ; d’une rive à l’autre se place une zone neutre qui échappe à nos catégories actuelles, où l’individu n’est ni mort, ni vivant ; il a cessé d’être un corps, mais il n’est pas encore un cadavre. Une illustration insolite de cet état intermédiaire se rencontre dans les faits d’auto-momification. Dans certaines sectes japonaises, notamment les Maitreya et les Shingon, la pratique poussée du yoga et un jeûne qui peut durer 8 ans, pour peu que l’ascète absorbe de la laque et du tanin, finissent par donner au corps l’aspect d’une momie animée. Certains, parmi ces mystiques, en état d’asséchement avancé, se font inhumer vivants dans l’attitude de Bouddha. Tant qu’ils demeurent en vie, ils manifestent leur existence du fond de leur tombe à l’aide d’une clochette.

C’est ainsi que l’on aurait découvert récemment, cette fois au Tibet, treize cadavres de Yamaboushi assis, en état de momification, qui se seraient volontairement soumis pendant plus de 27 ans à la prière et à l’ascèse. Leurs disciples affirment qu’ils sont dans un état qui n’est ni la vie ni la mort et qu’ils participent de la légendaire immortalité des supérieures inconnus, des veilleurs de la Tradition. Ils exercent ainsi la vigilance du Bouddha sur l’éternel déroulement des cycles cosmiques. De là à penser que certains états comateux décelés par la médecine pourraient bien n’être que des avatars du pouvoir qu’a le vivant de survivre en retenant une partie inconnue de la personnalité profonde, il n’y a qu’un pas que des ésotéristesd’aujourd’hui n’hésitent pas à franchir.

Les croyances populaires ont toujours fantasmé au sujet des personnes à mi-chemin entre la vie et la mort : d’où le thème du sommeil et celui des morts que ne sont pas tout à fait morts (fantômes, revenants, vampires). La relative similitude entre le cadavre et l’endormi laisse entendre que la mort pourrait n’être qu’un sommeil prolongé avec promesse d’un réveil. Les exemples de C. Verdoux, tanneur parisien du XVe siècle qui aurait dormi 7 ans et du Hollandais Rip Van Winkle, qui se réveilla au bout d’un siècle, connurent de grands retentissements. Ne dit-on pas que l’empereur Barberousse sommeille quelque part en attendant le moment venu pour restaurer le Saint-Empire-Germanique ? Les corps cryogénisés, bien que morts, n’attendent-ils pas, dans leur bain d’azote liquide, qu’on les « réveille «  ? Et que dire du projet de la NASA d’envoyer, audelà de l’an 2000, des milliers de voyageurs, en état de coma parfaitement maîtrisé, dans les espaces interplanétaires ? Les fantômes, les spectres, les revenants pourvus d’un corps cadavre hantent également les croyances traditionnelles, notamment durant la période du pourrissement du mort dans la tombe. Ils viennent visiter les lieux qu’ils ont aimés mais aussi se venger des survivants qui les ont laissé mourir ; nous verrons plus loin que les secondes funérailles mettent un terme à leur errance, sauf pour les défunts volontairement privés de sépulture. De nos jours, il y aurait encore des Anglais qui se laissent persuader qu’un moine, défunt depuis longtemps, visite chaque nuit l’abbaye de Westminster, qu’Anne Bolyn erre dans le château de Hover, le parc de Bickling et la Tour de Londres, que le duc de Buckingham aime retourner au château de Windsor… Restent encore le vampire, le zombie, le golem. Selon l’imagerie populaire, le vampire sort chaque nuit de son tombeau pour se nourrir du sang des vivants et doit y retourner avant le lever du jour; sinon il meurt définitivement. Il désire sa proie avec avidité et la possède dans la jouissance ; aussi choisit-il de préférence « la femme de chair charnue et charnelle, celle qui a du trop plein dans l’âme et dans le corps » (Jean-ClaudeSempe, « Du vampirisme ou du pouvoir de l’antisexe », in Sexualité et Pouvoir). Les broucoloques grecs, les mulos tziganes, les ghuls orientaux et certains sorciers d’Afrique noire font partie de ces morts-vivants assoiffés du sang de leur victime. Dans les Caraïbes notamment, le zombie passe pour être un cadavre réveillé qui sort de sa tombe pour commettre des actions mauvaises ou assouvir une vengeance dont profitent certains vivants qui les manipulent (voir l’excellent roman de Jean-Pierre Andrevon, Les revenants de l’ombre). En réalité, comme l’a montré Alfred Métraux, c’est un être humain cadavérisé, artificiellement modelé par les drogues et les sévices corporels et qui, tel un automate vivant, exécute ce que secrètement on lui commande de faire : ce mort vivant n’est qu’un vivant presque mort. Quant au Golem, être légendaire de la Kabbale que le magicien pétrissait avec de l’argile rouge, il s’apparente désormais au robot humanisé. Justement, la science nous promet, pour un avenie encore lointain certes, la récupération des cerveaux des êtres supérieurs, indéfiniment conservés en laboratoire, capables chacun d’animer plusieurs dizaines de robots avec lesquels on les mettrait en liaison. Même si cette perspective demeure inquiétante, elle n’en réalise pas moins un désir profond, celui des restes dynamiquement opérationnels.

Le cadavre incorruptible

Certains cadavres font échec au pourrissement, soit qu’ils parviennet directement à l’état de minéralisation, soit que leurs chairs subsistent intactes. A ce propos, analyses scientifiques et données fantasmatiques entrent encore en concurrence.

Les faits de conservation-minéralisation renvoient à des causes strictement positives. En ce qui concerne les cadavres laissées en surface, la forte chaleur et la sécheresse pourvoient à la dessiccation : les sujets morts de soif au Sahara présentent des viscères desséchés et rétractés ayant l’aspect d’étoupe. Pour les cadavres inhumés, deux variables doivent être prises en compte. Tout d’abord le degré d’enfouissement : plus les corps sont inhumés profondément, plus, dit-on, ils deviennent arides et secs comme des viandes fumées. Ensuite la nature même du terrain ; Si le Cimetière des Innoccents sinistrement nommé mange-chair, comme le rappelle Philippe Ariès, pouvait consommer un corps en 24 heures ( !), il est en revanche d’autres lieux qui possèdent des vertus éminemment conservatrices. Le sol humide et froid des tourbières permettant la formation d’adipocire a déjà été évoqué ; Emilie Brontë à propos du petit cimetière de Wuthering Heights disait que « l’humidité de la tombe était réputée avoir les mêmes effets que l’embaumement sur les corps enterrés là ». Toutefois ce sont surtout les sols très secs, absorbant rapidement les sérosités et peu propices à la prolifération bactérienne qui freinent considérablement la décomposition. C’est ainsi qu’on découvrit, en 1925, à la stupéfaction des archéologues, dans la vallée de Deir el Bahari, les corps parfaitement bien conservés des soldats du pharaon Neb-Hepet-Re tués 2000 ans avant J.-C. ; il est vrai qu’ils avaient subi un rapide embaumement mais sans éviscération. Parmi les lieux privilégiés, les mieux connus pour la conservation-minéralisation, citons le Campum Sanctum à Rome et l’église des Capucins de l’Immaculée Conception près de la Plazza barberini dans la même ville. Mais ce sont les Catacombes du Couvent des Capucins à Palerme qui sont probablement l’exemple le mieux connu puisque l’endroit est devenu un point d’attraction des touristes. Parmi les 8.000 cadavres présentés dans ce musée Grévin de la mort, seuls les plus anciens, ceux des Capucins morts au XVIe siècle, semblent avoir subi une momification naturelle. Le procédé primitif consistait en effet à placer les corps dans des séchoirs, allongés sur de sortes de claies constituées de tubes de terre cuite ; après sept ou huit mois le corps était ensuite exposé au soleil pour achever la dessiccation. Mais plus tard, les familles nobles obtinrent le droit d’ensevelir leurs morts dans la crypte et on recourut à des techniques telles que les bains d’arsenic ou de calcium. La France aussi a ses momies naturelles, abritées dans l’église des Cordeliers à Toulouse ou dans celle de St-Bonnet (Loire-Atlantique). Cependant, le cas le plus significatif demeure celui de l’église St Michel, à Bordeaux, par son importance (70 momies naturelles) et parce qu’il met en évidence le rôle du terrain : en effet, certains cadavres, par ailleurs bien conservés, ont les membres inférieurs réduits à l’état squelettique – « on dirait de véritables béquilles » - car le bas du corps se trouvait précisément hors du filon protecteur.

Le cadavre intact

Des faits stupéfiants

On sait depuis longtemps que les corps congelés à très basse température gardent leurs chairs intactes mais d’une dureté de pierre. Toutefois, la nature réserve aux humains des « prodiges » plus stupéfiants encore. Immense en effet fut la surprise de ces ouvriers romains qui, en avril 1485, extrayant du marbre sur la voie Appienne, découvrirent au fond d’un sarcophages le corps d’une jeune fille inhumée près de 14 siècles auparavant : ses yeux étaient grands ouverts, ses membres demeuraient souples. La résistance à la putréfaction de Roseline de Villeneuve, décédée en 1329, près des Arcs, en Provence, aurait duré 565 ans ; alors ses yeux que l’on avait extraits puis déposés dans une chasse d’argent en 1334 commencèrent à s’altérer en même temps que le reste du corps ; les travaux des embaumeurs les plus experts, en 1894, n’ont pu empêcher la détérioration progressive et le noircissement du cadavre constaté en septembre 1951. Rappelons encore ce qu’il advint à Thérèse d’Avila morte en 1582, inhumée sans être embaumée dans une fosse profonde comblée de pierres, de chaux et de terre humide. Son corps examiné à neuf reprises successives (la dernière fois en octobre 1760, soit 178 ans après le décès) restait en état de conservation exceptionnelle ; les chairs toujours souples se relevaient quand on y enfonçait les doigts ; un sang rouge s’en écoulait chaque fois qu’on y prélevait une relique ; mieux, alors que les vêtements étaient totalement corrompus, le corps exhalait une odeur de violette, d’iris et de lys. Ce « cadavre exquis » des saints confère un sens réaliste à l’expression « mourir en odeur de sainteté ». W. Deonna (Croyances antiques et modernes : l’odeur suave des dieux et des chefs) fournit une liste de 30 saints parfumés de leur vivant, de 103 parfumés lors de leur décès ou de leur ensevelissement, de 347 qui continuèrent, très longtemps dans leur tombe, à exhaler d’agréable odeurs.

L’offensive des fantasmes

Des faits aussi exceptionnels ne pouvaient que profiter à l’irruption des fantasmes. Mais, au cours du temps, ceux-ci ont changé de langage ;

Tous d’abord, les faits de conservation furent assimilés à l’équivalent d’une sanction, tant il est vrai que l’insolite rejoint souvent le maléfique. Pour les chrétiens, c’était le Diable qui suspendait le pourrissement des dépouilles des sorciers, des non-baptisés, des apostats : « Après ta mort, ton corps restera éternellement incorruptible comme la pierre et le fer » prédisait la formule d’excommunication. Si ces cadavres bannis se maintenaient ainsi, parfois tout noirs, c’est afin qu’ils puissent revenir parmi les vivants commettre leurs forfaits. Quand les ouvriers romains, dont nous parlions plus haut, ramenèrent triomphalement au Capitole la jeune fille qu’ils avaient exhumée, le Pape Innocent VIII, furieux, fit dérober nuitamment le corps impur pour le faire ensevelir en un lieu inconnu. De même, le pape Alexandre VI au XVIe siècle ordonna qu’on jette dans le Tibre le corps parfaitement intact d’une jeune femme morte plusieurs siècles auparavant, car la non-corruption signe l’impiété ou manifeste l’intervention diabolique. Fréquents sont encore, au XVIIe et même au XVIIIe siècles les auteurs qui prétendent, à propos des excommuniés, que leurs muscles restent souples et susceptibles de se contracter dans leur tombeau et que leur sang vermeil est prêt à gicler. Ils ne retournent en poussière que si la sentence d’excommunication vient à être levée. Rien de surprenant si le fameux Traité des Apparitions signale le cas de défunts excommuniés qui sortaient de leur tombeau pour supplier qu’on lève leur malédiction. Ricaut rappelle qu’en 1679 les parents d’un excommunié sollicitèrent la réhabilitation du malheureux. Le cadavre exhumé fut porté à l’église : « Un matin… on entendit tout d’un coup une espèce de détonation dans le cercueil ; on l’ouvrit et on trouva le corps dissout… On remarqua que le moment où le bruit s’était fait entendre, c’était précisément l’heure où l’absolution accordée par le patriarche avait été signée ». Cela se passait dans l’Ile de Milo, en mer Egée. Ces croyances s’ancraient si profondément dans l’esprit que les chrétiens s’efforçaient de prévenir l’intervention maligne de Satan ; Ceux du monde hellénique se faisaient ensevelir païens. Et, pour être certain de retourner en poussière, nous dit Philippe Ariès, les testateurs parisiens du XVe siècle, qui ne pouvaient être inhumés aux Innocents, imploraient qu’un peu de terre de ce cimetière, aux propriétés particulièrement destructrices, fût mis dans leur cercueil. Peu à peu, l’Eglise a changé d’opinion et la non-corruptibilité est devenue le signe de la sainteté. Voltaire le remarquait dans Le Dictionnaire philosophique : « Nous croyons que les corps qui ne se corrompent pas sont marqués du sceau de la béatitude éternelle » ; et il ajoutait non sans ironie… « dès qu’on a payé cent mille écus à Rome pour leur faire donner un brevet de Saints, nous les adorons de l’adoration de dulie ». Au cours du XVIIIe siècle, il y avait donc une double doctrine à l’endroit des corps incorruptibles, les uns étaient la marque de Satan, et les autres l’œuvre de Dieu : un bref pontifical déclarait par exemple que le corps de Thérèse d’Avila était « le temple de l’Esprit-Saint ».

Un trait commun relie tous ces corps incorruptibles : l’existence d’un sang vermeil « prêt à gicler ». La conservation du sang de St Janvier est peut-être l’équivalent moderne de la cruentatio des assassinés de notre Moyen Age. Là encore, les faits sont troublants. Les journaux italiens du 17-4-1952 citent le cas d’une femme de 70 ans, morte en 1920 dans les Marches italiennes, dont le genou gauche saigna quand on l’exhuma 32 ans après son décès. L’exemple le plus illustre de ce phénomène est celui de Youssel Makhlouf, mieux connu sous le nom de R. P. Charbel, moine maronite décédé en 1899 à Annaya (Liban) et rapporté par Hubert Larcher (Le sang peut-il vaincre la mort ?). Son corps, non embaumé, donnait encore en 1927, l’impression d’un homme endormi ; il restait souple, sans aucune corruption et surtout exsudait un liquide composé d’eau et de sang alors que sa chasuble était pourrie et son cercueil en zinc fendu. A supposer que le sang qui suinte journellement ne pèse qu’un gramme, le cadavre en aurait produit en 54 ans 19,764 kgs. L’idée d’une alimentation vampirique s’est alors composée ; aussi Robert Ambelain déclare-t-il clairement : « Le Père Charbel répond aux caractéristiques exigées pour les vampires » (Le Vampirisme). Sans entrer plus loin dans le débat, il faut bien admettre la réelle similitude qui existe entre les corps incorruptibles et la description que donne Sheridan Le Fanu dans les dernières pages du texte qu’il consacre aux vampires (Carmilla) : « Le visage, cent cinquante ans après l’inhumation, était empreint des chaudes couleurs de la vie. Les yeux étaient grands ouverts. Aucune odeur cadavérique n’émanait du cercueil. Les deux médecins présents observèrent une respiration faible mais perceptible ainsi que de légers balbutiements du cœur. Les membres étaient parfaitement flexibles, la chair élastique. Le fond du cercueil était rempli d’une couche de quinze centimètres de sang dans lequel le corps baignait ». De plus, quand le cadavre mis debout fut transpercé d’un pieu aigu à l’endroit du cœur et eut la tête tranchée, il laissa s’écouler beaucoup de sang. Les vampires existent-ils ? Les Saints incorruptibles sont-ils d’anciens vampires ? La rencontre entre un récit purement imaginaire et le grand nombre de témoignages au fil des siècles touchant les corps qui ne pourrissent pas ne manque pas de surprendre. Ce qui reste en tout cas certain, c’est bien la permanence de nos fantasmes.

Vers une explication positive ?

La non-corruption des corps ne serait pas, contrairement à la conservation-minéralisation, imputable aux effets de l’environnement. En effet, tous les cadavres déposés en un même lieu ne présentent pas le même degré de résistance à la putréfaction ; de même, dans les exemples de non-corruption cités plus haut, les corps étaient placés en des lieux différents : sarcophage de marbre sans contact avec la terre (la jeune romaine de la Voie Appienne), fosse remplie de terre humide, de pierre et de chaux  (Thérèse d’Avila). Et, si l’odeur de violette peut provenir de la rencontre de l’urine et de la térébentine (ce qui donne l’acide pinique ou l’acide métacétonique) comment expliquer la permanence du phénomène durant les longues années ? Hubert Larcher avance une hypothèse originale. « la vie fonctionnelle résulterait de ce que les réactions chimiques au sein de l’organisme vivant ne suivraient pas nécessairement l’évolution qui tend à amener le système vers un état de plus en plus probable ». Alors, la biodynamique s’opposerait à la biostatique comme les fluctuations s’opposent à la loi statistique. C’est dans cette perspective qu’il faudrait se placer pour justifier le processus de conservation ou de mort suspendue. Mieux encore, ces conservations exceptionnelles augureraient une possible métamorphose de l’être humain équivalant à une adaptation physiologique à la mort. Cette métamorphose « à venir » parachèverait, sans la contredire tout en la transcendant, l’évolution naturelle et « donnerait seule sens pleinement biologique à l’adaptation à la mort fonctionnelle dont elle est la seule sortie physiologique possible ».

Thèse séduisante sans aucun doute. Mais rien jusqu’ici ne permet de savoir si l’on est en mesure de trouver « dans la substance du mort, des éléments annonciateurs de la métamorphose ». Comment justifier ces forces qui « échappent au nivellement thermodynamique » ? Pourquoi certains cadavres possèdent-ils les signes avant-coureurs de cette métamorphose ? La sainteté n’est pas en cause. Même si l’on prétend que l’exhalation des bonnes odeurs reste liée « à certains états d’âme » (origine psycho-somatique que Hubert Larcher analyse longuement) puisque la quasi-totalité des saints ont pourri : parmi les 347 qui demeurèrent longtemps parfumés, 18 élus seulement ont échappé à la décomposition. Inversement, on aurait découvert, en Autriche, 17 cadavres bien conservés de sujets reprouvés parce que suspects de contamination vampirique (Robert Ambelain).

A certains égards, la science qui commence à maîtriser les problèmes de conservation (sang, sperme et même cadavre : cryogénisation), le démonisme vampirique qui retrouve aujourd’hui son second souffle et la littérature d’anticipation en plein essor tiennent au sujet des corps-cadavres des langages apparentés.

Colloque Une pensée autre. Louis-Vincent Thomas : 20 ans après

 IMEC (Abbaye d'Ardenne, 14280 Saint-Germain-la-Blanche-Herbe) les 1, 2 et 3 octobre 2014.  Présentation et Programme      Contact : clement.poutot@unicaen et pauline.launay@unicaen.fr